Julien Berthier, Alexandra Pellissier, Cedric Ponti

Julien Berthier, Cédric Ponti, Alexandra Pellissier.

Le rapport qu’entretiennent ces trois jeunes artistes avec le monde contemporain tient à la singularité d’un regardporté sur l’espace et le temps. Deux dimensions autour desquelles s’organise un monde actuel qui se réclameplatement de « l’ici et maintenant », c’est-à-dire d’une simultanéité toujours plus exacerbée dont le but ultime viseau nivellement et à l’indistinction entre l’espace et le temps. Les propositions artistiques de Julien Berthier, CédricPonti et Alexandra Pellissier se constituent comme des éléments perturbateurs et révélateurs du devenir horizontalde l’espace et linéaire du temps, en décidant d’accidenter la platitude de ce parcours trop tracé.Trois artistes mais surtout trois trajectoires artistiques singulières sont ainsi présentées à la galerie Bonneau-Samames, devenue réceptacle de ces étagements et de la démultiplication d’espaces-temps.Nombreuses sont les oeuvres de Julien Berthier qui tournent autour de l’idée même de projet, mais dans uneconception qui évite toute question relative au progrès –terme qui apparaît comme le paradigme d’une évolutionlinéaire et autoritaire- et à la spécialisation scientifique. Un refus de l’univocité qui engage l’artiste à multiplier sesdomaines d’interventions. Parfois concepteur de machines insoumises à l’impératif de l’efficacité, ou encoredessinateur de projets architecturaux réalisés « à main levée et de la main gauche », J. Berthier met au défi les loisphysiques et mise davantage sur le « potentiellement réalisable» et le « probable ». Son oeuvre Etai de rangement sejoue de la loi de la gravité en immobilisant de part et d’autre des murs de la galerie, un fauteuil de repos et desencyclopédies par le biais d’un étai. Une suspension qui semble précaire parce qu’elle inverse les rapports de forceentre l’horizontalité et la verticalité, annulant tout rapport spatial classique, mais également parce qu’elle investi unintervalle temporel situé dans l’attente d’une chute potentielle qui n’advient pas. Inaugurant ainsi de nouveauxrapports dynamiques, l’artiste souligne la possibilité d’un espace et d’un temps suspendus, un degré zéro oùrègnerait l’Imprévisible comme nouvelle donnée créatrice.Les sculptures de Cédric Ponti procèdent quant à elle d’une stratégie de dynamitage de l’espace-temps. Elaborées àpartir d’une forme générique anthropomorphique, les oeuvres trouvent leur genèse et leur singularité dans laradicalité d’un façonnage à l’explosif. Placés dans les orifices, ils font émerger de la matière des masques primitifsrefusant, par la brutale création, tout référent visuel et culturel préétabli. L’aléatoire devient ainsi le principecréateur initial, primordial, car il donne à chaque oeuvre l’énergie expressive d’un vestige contemporain. Mais àl’échelle d’une série, l’aléatoire détermine l’émergence d’un espace-temps absolument autonome, à la fois originelet fictionnel, dont l’Histoire ne cesse de surgir à chaque déflagration.C’est de cette distorsion entre le réel et le fictionnel que tient l’étrangeté des oeuvres d’Alexandra Pellissier.S’appuyant sur la dimension absurde du réel pour révéler des lieux culturellement standardisés, l’artiste réalise etphotographie des scénographies miniatures à la facticité sensible. Les dessins en noir et blanc, construits sur demultiples changements d’échelle, agissent comme filtre grossissant, brouillant notre perception de ce monde.Réalisés comme une sorte de « non-lieu commun » situé entre réalité et illusion science fictionnelle et par rapport àune production de formes futures déjà avortées, les dessins d’A. Pellissier nivellent les repères spatio-temporels.Entre lieu et non-lieu, entre présent et futur, l’artiste relève les effets d’une obsolescence annoncée, pour mettre àmal le principe véritablement utopique, celui qui régit notre monde, celui de l’« ici et maintenant ».Trois artistes qui proposent d’élargir notre perception de l’espace-temps pour espérer mettre fin à toute quêted’immédiateté, et ainsi démultiplier des lieux du possible.

Leslie Compan