Berdaguer & Péjus, Bettina Samson, Marc Etienne
Archifiction
Christophe Berdaguer & Marie Péjus, Bettina Samson, Marc Etienne
Au commencement, d’un point de vue architectural littéral, une galerie d’art contemporain est un
espace libre. L’exposition présente un lieu commun à ses 4 invités, 2+1+1 artistes qui envisagent
leur pratique comme matière vivante, sans limite, qui hybrident la praxis (1) dans la volonté d’un faire
monde.
Architecture et fiction, 2 créateurs de grands ensembles, 2 destins de l’homme
Les oeuvres qui cohabitent l’exposition ont l’Architecture comme interlocuteur de leur travail. Des
projets plastiques qui s’apparentent à une architectonique (2) de la fiction. Chacun à sa façon investit
l’esthétique architecturale et la magie de la fiction pour donner forme à une pensée singulière du
construit, du constructif, de la construction et de la déconstruction.
« langarchie »
L’architecture ne promet pas toujours l’homme. Pourtant, selon Diderot, l’Architecture est « mère
des arts ». Tous soumettent cette parenté à un principe d’incertitude qui oeuvre des retournements
de la discipline, des brèches dans ses prétentions rationalistes, la poésie d’une civilisation un peu
moins droite.
où s’interpénètrent espaces-choses du dedans et espaces-choses du dehors
La fiction n’est pas seule question d’écart au réel mais de mettre du jeu dans la priorité de notre
monde ordinaire pour la génération de « mondes possibles », mais question d’espace au réel.
Contre-histoires d’un « foyer »
Travail en collaboration avec des scientifiques, les psychoarchitectures répondent à un protocole (3)
où Christophe Berdaguer et Marie Péjus (4) apparaissent comme producteur d’interfaces. Pour
dériver Guy Débord (5) : « le but de la psychoarchitecture est de reconquérir, à des fins de
communications et de vie, un espace que le pouvoir ne cesse de tenter de confisquer. C’est une
technique de réappropriation, au même titre que le détournement. » La psychiatrie comme science
de la reconstruction du sens, la fiction comme biais de redevenir « propriétaires » du monde.
Dessiner pour l’enfant atteint de maladie psychologique peut répondre à une fonction cathartique.
Le trauma déréalise le sentiment premier de sécurité intérieure et autonome vis-à-vis de la maison.
Le modelé du dessin, manifestation psychosomatique favorisée par des facteurs psychiques,
contient un récit interne (la psyché comme cahier des charges) traité comme des données
techniques et mis en relief dans une maquette architecturale troublante qui donne corps aux traits du
bâtiment. Ces dessins d’enfants introduits dans un savoir-faire industriel sont utilisés pour contrôler
des machines à commande numérique qui réalisent avec une précision clinique, couche après
couche, des plans en 3 dimensions de maisons à la fois mutantes et programmables, des
représentations intimes d’habitats singuliers qui seront au final exposées et donc détachées de leurs
auteurs, formes schizophréniques, objets de contemplation, maisons-écrans aux cous tordus,
sculptures d’apparence classique (blanc, silence et socle), architectures non réalisées, abris golems
inachevés qui expriment l’impossible éternel retour du réel.
Tout un lieu à l’état limite
Bettina Samson est la réalisateur d’une installation sensorielle et tensorielle qui produit autant
qu’elle dérobe. Un récit de mise en scène du surgissement d’une architecture parlante, mise en
suspens de l’instant catastrophique, objet-frontière, « appareil à influencer schizophrénique »,
« appareil à suggestionner ».
Digérer le monde engage à prendre en compte les héritages de nos aînés (suggère le titre Mon
Oncle-BT11 (6)). Une maquette de mirador historique de la RDA, sentinelle d’une utopie
abandonnée, détourne des dialogues du contrôle aérien le plus proche (Marignane) en tournant en
rond. La variation du signal emprunté à l’actualité se traduit en variation d’intensité lumineuse.
On fait face à un système dynamique (temps autochronique (7) d’un « montage » en live, fondus en
ouverture et fermeture de chaque « plan », pertes de connaissances) qui combine deux sens pour
faire du spectateur un synesthète (8). Chacun se fait son cinéma sur une intrigue évoquant la
colonisation par le contrôle, la conquête du ciel, le « musée de l’accident »(9), le classique rapport au
sol de la sculpture appliqué à un avion (58,1 % de fausse manoeuvre et non-respect des procédures
et 4,7 % de relation avec la tour de contrôle en cas de complication), les frontières embrouillées des
arts où le mirador joue un rôle de composition de média impuissant et de témoin déplacé.
« Psychosavoie » et santons psychos
L’oeuvre de Marc Etienne présente une dynamique structurale de micro et macrogénèse (10)
(éditions d’objets, « Epreuves d’Artiste Augmentées » comme déviations de multiples) où l’artiste,
créateur et sampleur, élabore un ensemble hétérogène à la fois emprunt aux fictions « canoniques »,
à l’architecture, au paysage, au mobilier (tabouret tripode de Charlotte Perriand), aux objets
ordinaires (mug), aux arts plastiques et à la fois patchwork récursif (fumée de pipes) (11).
Les pièces proposées sont de nouvelles adaptations, un vrai faux marché d’émulations d’objets
détournés de la civilisation de la consommation, architecture d’intérieur contaminées par un univers
fictionnel (comme tirée d’un catalogue de La Maison de Marie-Clairrafeu) où se déploie un folklore
homemade fait main. La fiction s’inscrit, au-delà et en-deçà de l’objectivité des objets, dans la
matérialité-même (échelle, artificialité des matières, cosmétique du moulage).Marc Etienne fait du
regardeur en divagation un visiteur venu ressusciter le décor d’objets aux effets pittoresques, en
cordée pour un étrange rituel laïc, figures en action qui agissent comme des pictogrammes, des
acteurs à activer, des pièces à déconviction et des choses-en-soi. Le « bois » reprend « vie » dans
cet ordre de croissance faussement incontrôlée. La nature ne reprend pas ses droits mais la réalité
déracinée recouvre des signes de mémoire de son histoire. Le dispositif se révèle comme un travail
littéralement vivant, en perpétuel bourgeonnement, une écriture en prolifération intarissable.
« Archifiction » et fin
Au final, d’un point de vue plus global, une galerie d’art contemporain est un espace libre.
(1) Praxis désigne l’ensemble des activités humaines susceptibles de transformer le milieu naturel ou
de modifier les rapports sociaux.
(2) Architectonique signifie l’art et la science de la construction
(3) Leur travail a déjà donné lieu à de nombreux mots sur le site : www.cbmp.fr
(4) « 1-Un laser agit sur une résine photosensible et reconstitue la pièce à fabriquer par
superposition successive de couches. 2- la maison, dans un rêve, peut représenter une image de la
psyché. 3- L’aventure se comprend comme une descente dans les profondeurs énigmatiques de
l’être afin d’y trouver ce qui ouvrira les portes de la conscience adulte. De rêve en rêve, il passe de
l’extérieur à l’intérieur d’une bâtisse, puis progressivement il traverse un lieu de torture, trop étroit
pour y survivre.Il faut donc quitter la place, c’est-à-dire accepter de rompre, éviter la torture de
l’enfermement; 4- Après le rêve sanglant qui révèle le secret oublié, il n’y aura plus de rêve ; seul
reste à transposer dans la réalité le dénouement onirique. 5- Il reste au jeune héros à accomplir
correctement son réveil et sa sortie du gouffre. »
(5) Théorie de la dérive, n°2 de l’I.S., 1958
(6) Mon Oncle – BT 11 / Western DDR, texte « où il est question d’architecture, de pouvoir, de
transparence et d’opacité, d’internationalisation, de services secrets, de salon ménager, de parc
d’attractions, de Far West… » à télécharger à l’adresse :
leflac.miniexpos.free.fr/voigniersamson/mononcle_bt.pdf
(7) Temps autochronique, l’installation prend sa forme perçue dans un temps qui lui « correspond »
et se présente comme une perpétuelle expérience au spectateur.
(8) Chez le synesthète, deux ou plusieurs sens sont associés dans une perception ce qui cause un
brouillage. La synesthésie est une maladie neurologique et un symptôme occasionnel lié par
exemple à l’absorption de drogues ou l’expérience cinématographique.
(9) le musée de l’accident, Paul Virilio
(10) microgenèse procès de constitution dynamique des formes, une forme n’est connaissable qu’en
fonction de son étape précédente dans son développement, ce qui fait de chaque oeuvre un modèle
d’apprentissage de l’évolution précédente et de la forme à venir (macro/micro, différence d’échelle)
(11) A feuilleter : www.documentsdartistes.org/artistes/etienne/page1.html
Luc Jeand’heur, 2007.



