Alexandre Gérard
Des perceptions intermédiaires
Même les poissons qui ont des yeux sur les côtés regardent droit devant. Il n’y a guère que ceux qui n’ont pas d’yeux, et qui ne sont pourtant pas aveugles, à pouvoir s’affranchir du droit devant référent. Le droit devant référent, c’est ce qui fait que quand vous êtes couché, vous regardez le plafond, que quand vous buvez un verre, vous regardez par dessus le bord du verre ou dans le verre en louchant, ce qui fait que Pollock a vaporisé sur une toile à plat devant, et qu’il n’a pas pensé à glisser son pinceau sous son bras comme Lucky Luke son revolver pour tirer sans regarder, et qu’en entrant dans une galerie d’art, les dessins seront le plus souvent accrochés un peu au-dessus ou un peu en dessous ou juste à hauteur d’une ligne droite perpendiculaire au mur qui irait du mur à vos yeux. Une fois, ils étaient placés tout en bas près de la plinthe, et ça m’a obligée à me pencher beaucoup comme si j’étais en train de ramasser une dent tombée, mais étaient-il pour autant ailleurs que droit devant moi quand je les regardais ? Je me souviens d’un panneau peint, copie d’un maître italien par Gustave Moreau musée Gustave Moreau, accroché sous plafond, et qui m’avait donné mal au cou à dix-huit ans à le vouloir regarder longtemps.Et voilà, c’est tout pour les souvenirs.La question n’est donc pas Qu’est-ce que l’Art ? De quoi peut-on dire ce que c’est, d’ailleurs, sinon de l’Être peut-être, peut-être que l’Être est Être, certains sont sûrs, mais peut-être que le plus sûr encore est le peut-être ? Certains disent que l’Art est un concept essentiellement consterné, pardon, contesté – et donc un concept peut-être. D’autres disent que la question est, plutôt, Quand y a-t-il Art ? C’est troublant, car le temps, sa flèche, viennent troubler des considérations de limites ou des circonstances. Alexandre Gérard, son travail, demandent Où est l’Art ? Et c’est au moment même où vous manquez vous casser la figure sur une marche invisible, où votre cœur fait un petit haut, un oh, où vous esquissez un pas de danse involontaire, un pas de menuet jambes arquées pour tenter de recouvrer l’équilibre, que l’Art vous répond, il vous dit Là! mais c’est là!, et vous de reprendre C’était là, andouille, et tu l’as vu trop tard! L’Art, c’était cette petite crispation du cœur que vous avez eue en loupant la marche,c’était ce moment où votre cœur se crispant a occupé une plus petite place dans sa cage, vous vous souvenez ? Mais si, rappelez-vous, vous vous précipitiez sur les dessins, par là, arrimés au mur, droit devant référent, et vous avez senti votre corps descendre et votre cœur rester au même endroit (mais où est l’Art ?!), moment de pur suspens proprioceptif, envol d’un cœur identifié à sa lévitation même. Est-ce donc que l’Art serait une sous-discipline de l’orthopractie, c’est-à-dire l’art de se tenir droit debout sans souffrir et sans flancher, ou bien plutôt que l’orthopractie serait une condition de l’expérience, artistique d’abord, esthétique ensuite ? Si j’en crois mon expérience personnelle, c’est en effet une condition sine qua non de l’expérience esthétique en musée, particulièrement lors des expositions-fleuves ou à vitrines, lors desquelles je me suis payé les plus mémorables maux de dos de mon existence.Dans un dessin datant de 2001, Alexandre Gérard note (car ses dessins sont des prises de notes) que l’homme, grand, avançant vers l’entrée protégée d’un store d’un débit de boisson se penche plus qu’il n’est nécessaire afin d’éviter de heurter ce store de la tête. Plus tard, il reproduit l’expérience en atelier : l’amateur n’accède aux dessins qu’en passant sous un ruban de chantier tiré assez largement au-dessus de sa tête, que tout le monde baisse, vérifiant ainsi la validité de l’ observation. L’atelier de l’artiste devient alors un laboratoire au sens littéral, ou du moins bernardien, du terme : on y teste des hypothèses, élaborées consécutivement à des observations. Pour cela, l’expérimentateur réfléchit, essaye, tâtonne, compare et combine pour trouver les conditions expérimentales les plus propres à atteindre le but qu’il se propose, écrit Claude Bernard dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale – et quel est le but qu’il se propose ? mais c’est l’idée! révélatrice de l’aspiration de l’esprit vers l’inconnu, continue-t-il deux pages plus loin et quatre ans après Baudelaire (car les scientifiques sont souvent légèrement en retard). Inversant la visée bernardienne, Alexandre Gérard montre l’artiste aspirant au connu et tâchant avant tout de l’attester, de le confirmer, de le conforter, car le connu toujours se dérobe et n’est jamais sûr (contrairement à l’inconnu, qui est sans surprise).Toujours en quête de confirmation, Alexandre Gérard interroge ceux qui, eux aussi, aspirent au connu, parce qu’ils en ont marre de l’inconnu, c’est-à-dire du soi-disant connu qui nous entoure pour mieux nous crever les yeux, avec ses airs de famille. Il donne le produit de leurs observations et de leurs interprétations. Il filme leurs visages, témoignant de l’étrange. Il filme son propre visage en pleine expérience extrême, visionnant, épuisé, un film d’horreur, pour mieux capturer ce qu’on pourrait nommer les expressions intermédiaires. Il enregistre les preuves de conviction (les preuves que ces témoins font état d’une conviction : Coca-Cola, à l’envers, veut dire en arabe Non à Mahomet, non à la Mecque ; Marlboro, retourné, devient orobl (horrible) jew ; “Another one bites the dust” de Queen, diffusé à l’envers, fait entendre “It’s fun to smoke marijuana”), pour susciter chez le spectateur moins la raillerie (qui pourrait se formuler par : ah la la ces zozos) qu’un état intermédiaire de perplexité : n’a-t-elle pas dit “génesse”, au lieu de “genèse” ? et lui, “bleu” au lieu de “blé” (d’ailleurs, l’interviewer le lui fait remarquer) ? Cet état intermédiaire de perplexité gagne ainsi l’interviewer, le témoin lui-même (qui se reprend), le dispositif (on a fabriqué une bande noire en carton pour que le témoin puisse “garder l’anonymat”), le réel enfin, quand calisson, écrit Kalison, fait disparaître la friandise pour ne plus laisser qu’une faute d’orthographe. Le ça-va-de-soi général, qui est le monde tel qu’il nous arrive, est pris, en quelque sorte, en arrêt devant sa propre perplexité.
Nathalie Quintane











